Il est parfois des découvertes que l'on ne cherche point et qui, pourtant, viennent ouvrir des chemins insoupçonnés vers le passé. Tel fut le point de départ de l'histoire qui va suivre.
En regardant un documentaire consacré à la vie et au destin de Jeanne d'Arc, cette humble jeune fille de Domrémy devenue l'une des plus grandes figures de l'histoire de France et dont la Lorraine s'honore d'avoir vu naître le courage, j'appris, presque au détour d'une phrase, qu'une tragédie retraçant son existence avait été composée à Pont-à-Mousson à la fin du XVIᵉ siècle. Cette simple mention éveilla aussitôt ma curiosité. Comment une œuvre consacrée à la Pucelle avait-elle pu voir le jour dans notre cité universitaire ? Qui en était l'auteur ? Dans quelles circonstances avait-elle été écrite ? À quelle occasion avait-elle été représentée ? Autant de questions auxquelles je ne pouvais me résoudre à laisser le silence répondre.
Mes recherches me conduisirent bientôt vers une personnalité dont le nom, jusqu'alors, m'était inconnu : le père Fronton du Duc. Derrière cette œuvre dramatique se révélait un homme d'une érudition exceptionnelle, un religieux jésuite dont l'existence fut intimement liée aux premières années de l'Université de Pont-à-Mousson et dont les travaux devaient lui assurer une place éminente parmi les savants de son siècle.
À mesure que j'avançais dans cette enquête, il me parut qu'une telle histoire ne devait pas demeurer réservée aux seuls spécialistes. Elle méritait d'être racontée, tant elle témoigne du rayonnement intellectuel qu'exerçait alors Pont-à-Mousson et de la richesse de son patrimoine souvent méconnu. J'ai donc souhaité partager avec le lecteur le fruit de cette découverte, dans l'espoir qu'il éprouvera à son tour le même étonnement que celui qui fut le mien lorsque je compris qu'au cœur de notre ancienne cité universitaire avait été composée l'une des premières tragédies françaises consacrées à Jeanne d'Arc.
C'est ainsi que je vous invite à suivre le destin singulier de Fronton du Duc, dont la vie se confond durant plusieurs années avec celle de l'Université de Pont-à-Mousson, et qui donna à la Pucelle de Domrémy l'une de ses premières incarnations sur la scène théâtrale de la Renaissance.
À la fin du XVIᵉ siècle, Pont-à-Mousson n'était plus cette modeste cité mosellane que les voyageurs avaient connue quelques décennies auparavant. Sous l'impulsion du duc Charles III de Lorraine, elle était devenue l'un des principaux foyers intellectuels de l'Europe catholique. Depuis la fondation de son université en 1572, confiée à la Compagnie de Jésus, des étudiants venus des quatre horizons de la chrétienté franchissaient ses portes, attirés par la réputation grandissante de ses maîtres. Les rues de la ville résonnaient désormais autant du bruit des artisans et des marchands que des disputes savantes en latin, langue universelle des écoles, tandis que les cloches des églises rythmaient une vie où la foi, l'étude et le pouvoir ducal semblaient marcher d'un même pas.
C'est dans cette cité en pleine métamorphose qu'arriva, le 12 octobre 1577, un jeune Bordelais de dix-neuf ans appelé à laisser une empreinte durable dans l'histoire de l'université. Rien ne le rattachait alors à la Lorraine. Fronton du Duc était né à Bordeaux en 1558, sans que les archives aient conservé le jour précis de sa naissance. Quelques années plus tard pourtant, son nom devait demeurer étroitement lié à celui de Pont-à-Mousson.
Fronton du Duc appartenait à la Compagnie de Jésus. Prêtre, théologien et patrologue, il consacra toute son existence à l'étude des textes fondateurs du christianisme. La patrologie, discipline dont il devait devenir l'un des plus illustres représentants, est cette science théologique qui étudie la vie, les écrits, la doctrine et l'influence des Pères de l'Église, ces auteurs chrétiens des premiers siècles dont les ouvrages ont largement contribué à façonner la pensée et la tradition de l'Église.
Le lendemain même de son arrivée, le 13 octobre 1577, il fut reçu au noviciat des jésuites. Deux années plus tard, le 13 octobre 1579, il prononça ses premiers vœux religieux, s'engageant définitivement dans une existence vouée à l'étude, à l'enseignement et au service de son ordre.
Les supérieurs de la Compagnie ne tardèrent pas à discerner les qualités exceptionnelles du jeune religieux. Dès 1578, ils lui confièrent la charge de régent de rhétorique à l'université. Cette fonction correspondait à celle de professeur chargé d'enseigner la rhétorique, c'est-à-dire l'art de bien parler, de convaincre par la parole et de maîtriser les règles du discours latin, fondement de toute solide instruction humaniste. Pendant quatre années, jusqu'en 1582, Fronton du Duc prit ainsi part à l'essor d'une université qui voyait sa réputation dépasser les frontières des États du duc de Lorraine.
Mais Pont-à-Mousson ne fut pas seulement pour lui une ville d'enseignement ; elle fut aussi le lieu où s'affirma son talent littéraire. En 1580, il composa une tragédie intitulée Histoire tragique de la Pucelle de Domrémy, autrement d'Orléans. Inspirée du théâtre grec antique, dont elle reprenait notamment l'usage des chœurs, cette œuvre avait été écrite pour être représentée devant le roi de France, attendu à Pont-à-Mousson lors de son voyage vers Plombières. Les circonstances en décidèrent autrement. Une épidémie de peste, qui sévissait alors dans plusieurs régions, contraignit le souverain à renoncer à son déplacement.
La représentation eut néanmoins lieu le 7 septembre 1580 devant Charles III de Lorraine. Les élèves de Fronton du Duc interprétèrent la tragédie avec un tel succès que le duc ordonna la conservation du manuscrit et en fit assurer l'impression dès l'année suivante. L'ouvrage fut publié sous le nom de Jean Barnet, conseiller et secrétaire ordinaire du duc.
En 1582, Fronton du Duc fut envoyé au collège de Clermont, à Paris, principale maison de la Compagnie de Jésus dans le royaume de France, où il poursuivit son enseignement de la rhétorique. Cependant, les troubles politiques qui marquèrent le règne d'Henri IV devaient bientôt modifier le cours de son existence. Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, ancien élève du collège, tenta d'assassiner le roi. Les jésuites, bien que leur participation ne fût jamais démontrée, furent rendus responsables par leurs adversaires. Le collège fut fermé, la Compagnie bannie du royaume et ses membres contraints de quitter Paris.
Fronton du Duc retrouva alors Pont-à-Mousson, où il revint au cours de cette même année 1594. Il y prononça, en 1596, la profession solennelle des quatre vœux de la Compagnie de Jésus. Aux engagements de pauvreté, de chasteté et d'obéissance venait s'ajouter un quatrième vœu, propre aux jésuites, par lequel ils promettaient une obéissance particulière au Souverain Pontife pour toutes les missions qu'il lui plairait de leur confier.
Son second séjour mussipontain fut également marqué par une œuvre d'une grande importance scientifique. Entre 1595 et 1596, Claudio Acquaviva, supérieur général de la Compagnie de Jésus, le désigna pour faire partie d'une commission de cinq religieux chargée de revoir et de préparer la publication des Commentarii in quattuor Evangelistas, les Commentaires sur les quatre Évangiles du célèbre théologien Jean Maldonat, qui avait lui-même enseigné à Pont-à-Mousson quelques années auparavant.
Lorsque cette mission fut achevée, Fronton du Duc quitta définitivement la ville qui avait vu s'épanouir sa jeunesse intellectuelle. Son nom demeura cependant attaché à cette période où Pont-à-Mousson, grâce à son université, rivalisait avec les plus grands centres du savoir européen. En évoquant aujourd'hui Fronton du Duc, ce n'est donc pas seulement le souvenir d'un grand érudit que l'on fait revivre, mais celui d'une époque où la cité lorraine occupait une place éminente dans la République des Lettres, attirant vers elle les savants, les maîtres et les étudiants de toute l'Europe catholique.


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